jeudi 26 juin 2014

La prépa & ses mythes




                                          Student Books














Il y a deux sortes d’articles sur les Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles.
                Ceux qui expliquent à quel point les élèves sont en souffrance, torturés par le travail, dans un cadre strict et stressant, et n’ont plus de vie. Ils en sont presque à dire que si l’on ne finit pas dans un hôpital psychiatrique, on sort de cette « fabrique à élites » complètement lobotomisés et que notre vie se résumera pour toujours à un plan en trois parties et trois sous-parties.
                La seconde catégorie, en réponse à la première, insistera sur le gouffre entre « prépas parisiennes » et « petites prépas », on disant qu’on y reçoit une formation de qualité avec des professeurs présents pour leurs élèves et que de toutes façons,  la fac c’est pas mieux, puis le nivellement par le bas blablabla.

IL EST TEMPS, chers amis, de rétablir la vérité. Arrêtons ces mythes manichéens.

Je suis forcée de constater que premièrement, peu de gens de moins de 35 ans savent ce qu’est une classe préparatoire. Un jour, lorsque j’ai dit que j’étais en khâgne-hypokhâgne, on m’a même répondu « ah, c’est une école à Marseille, c’est bien ça ? ». CERTES, tout cette pseudo-langue-ancienne-intellectuelle avec des « kh ^» partout (les hypokhâgneux, les khâgneux, les khôlles, les khûbes) peut faire attirer les préjugés. Mais en même temps, quelle est la réponse que l’on reçoit lorsque l’on précise que l’on fait une prépa lettres ? « Ah. » Une simple interjection que je traduirais par : « ok donc tu fumes des joints entre deux paragraphes d’un livre de Bergson et ta passion c’est les vieux bouquins poussiéreux. »
NON ! Le manichéisme est toujours là ! Les classes préparatoires sont trop comme si, pas assez comme ça…

Personne ne se sent concerné. Pourtant, je suis sûre que certains lycéens le devraient. Mais ils ne savent pas vraiment de quoi il en retourne et choisissent une voie plus fiable, où l’on ne te dit pas « oh la la, t’es sûr de vouloir faire ça ? Car c’est très très dur… ».

Pendant l’été qui a précédé ton entrée en prépa
L'été précédant la prépa, selon le tumblr humoristique La vie en prépa.

Vous voulez la vérité ? Hé bien, la vérité, c’est que tout le monde vit la prépa différemment.
Oui, cela demande beaucoup de travail, oui, vous n’aurez pas autant de temps libre qu’au lycée (mais ça camarades, c’est la même chose partout, à l’université on vous laisse vous débrouiller mais c’est à vous d’assumer), oui il y a des devoirs surveillés toutes les semaines, oui les professeurs sont exigeants.
Tout cela n’est pas une fatalité. C’est quelque chose auquel on s’habitue progressivement. La prépa a ses bons et ses mauvais côtés.

Pour vous donner une vision plus réelle des classes préparatoires, je pense que rien n’est tel que le témoignages des étudiants eux-mêmes.
J’ai choisi d’interroger des personnes très différentes les unes des autres pour vous montrer que la prépa s’adresse à des profils divers, et que chacun se crée vraiment sa propre expérience.



Claire, khûbe (= redoublant sa deuxième année. Et je précise qu’en prépa redoubler est une chance et pas une punition) en prépa littéraire :

« Sur le plan de ce qu'on apprend et de ce qu'on fait en prépa, j'ai toujours eu beaucoup de mal à me plier à la rigueur des exigences. D'un autre côté, au bout de trois ans, je réalise que cela m’a donné un cadre de pensée qui est indispensable pour construire un raisonnement - quel qu'il soit. Le principal atout, en mon sens, est la pluridisciplinarité, raison pour laquelle j'ai d'ailleurs voulu faire une prépa. »

Claire note en revanche un vrai « mauvais côté » à la prépa : c’est un cocon. Si pour elle, « sortir moins souvent n’est pas un problème puisque l’on peut se rattraper pendant les vacances », Claire pense que l’on nous assiste trop : « on s'occupe des démarches administratives pour nous, les profs sont toujours là pour nous encourager, nous aiguiller et tout nous expliquer (ce qui n'est pas un défaut en soi !) on nous pousse à tout mettre de côté pour nous concentrer sur le concours. Quand j'ai voulu faire des démarches avec la fac pour partir à l'étranger, ça s'est révélé très éprouvant parce que je ne connaissais rien au fonctionnement de la fac, et que ça m'a demandé beaucoup  de temps et d'énergie quand j'aurais voulu la consacrer au concours. »
L’intensité du cursus se révèlent à la fois positive (car tous les anciens, quel que soit leur parcours post-prépa, regrettent les cours très motivants) et négative parce que la moindre note ou khôlle (oral) décevante nous fait nous remettre en question.

Comment gères-tu le stress ?
« J'ai la chance de ne pas être particulièrement stressée par les épreuves écrites, le problème se pose plutôt pour l'oral où j'ai tendance à devenir très nerveuse, surtout si je prépare en temps limité. Ayant fait de la natation en compétition, j'essaie de fonctionner comme je le faisais avant chaque épreuve : me forcer à garder un certain équilibre et à limiter au maximum la montée du stress avant de passer, pour éviter que ça affecte ma performance ; cela dit, c'est encore du work in progress... »

Abordons maintenant la mythique différence entre les prépas parisiennes et les prépas de province.
Claire pense que l’on peut comparer l'ensemble de leurs classes avec le fonctionnement des khûbes dans les prépas de provinces : « tout le monde croit à l'ENS et a demandé ces prépas-là pour s'y préparer, donc les relations sont probablement davantage basées sur le travail. J'ai du mal à évaluer la rivalité dont on parle si souvent, j'imagine que ça dépend beaucoup des promos mais il y en a certainement un peu plus, cet objectif unique peut facilement créer des tensions ».


Bilan de Claire ? Positif. Malgré des difficultés sur le plan psychologique lors de sa première khâgne, qui ont affecté ses notes, elle explique que « c'est aussi là que l'entraide et le soutien qu'on ressentait déjà en hypokhâgne se sont trouvés confirmés, et grâce à tous ceux qui m'ont poussés à relever la tête, je n'ai jamais regretté ma décision de khûber même si les premières semaines sont un peu déstabilisantes. » Selon elle, faire une troisième année lui a permis d’exploiter ses capacités de travail à fond et de « boucler la boucle ». Il est maintenant temps de passer à autre chose !


Elise, en khâgne :

Pour Elise, la prépa donne la chance de rencontrer des personnes très intéressantes, d’autant plus qu’on pourra travailler en groupe. On y acquiert une culture riche. La prépa est un atout non négligeable sur un CV, elle permet d’accéder aux grandes écoles, et surtout « de se dépasser et d'être fier de soi à la fin. » C’est un très bon entraînement pour tout ce qui peut nous attendre : charge de travail, oral, regard et jugement des professeurs, échec, système classe.
Cependant, « la prépa reste un peu élitiste, les professeurs sont détournés de la réalité de l'étudiant, et certains élèves sont préférés à d’autres ».  

En ce qui concerne le stress, il est pour Elise différent selon les matières, mais souvent bénéfique. Même si ça n’a pas toujours été facile, il n’a jamais été question de « souffrance psychologique » (le genre d’expression que l’on retrouve dans des articles du Monde).


Roman, en Maths Sup :

Le meilleur côté de cette formation est pour Roman l'apport de vraies méthodes de travail : « on apprend à travailler efficacement, notamment en jugeant de l'essentiel, voire à apprécier les fruits d'un travail effectué dans une forme d'austérité ».
La prépa permet de s'enrichir sur le plan relationnel puisque tout le monde partage non seulement cette situation, mais aussi des points communs. Si Roman juge son lycée « un peu sectaire », il remarque tout de même une bonne cohésion à travers les jeux organisés entre les classes.
Mais il tient à nuancer : « Une certaine souffrance reste présente, puisque tout cela passe par une remise en question permanente qui engendre de longues périodes de doute ».


Marie, en khâgne :

« En prépa, on apprend des tas de choses. Passionnantes, parfois moins, mais avec le recul on se dit que c’est incroyable, tout ce qu’on a pu ingurgiter comme connaissances. Cela permet d’acquérir un esprit ouvert. On nous apprend tellement bien que je peux même vous parler de nombreux classiques de la littérature française sans les avoir lus ! »
On rencontre des gens qui ont les mêmes intérêts que nous, et les profs sont globalement bons. Les relations avec eux sont parfois très enrichissantes. L’entraînement à la dissertation permet également d’avoir une certaine capacité d’analyse et de sens critique, et on est fier lorsqu’on réussit.
Cependant, la prépa prend énormément de temps : « c’est une sorte de bulle où l’on travaille, travaille et travaille même si évidemment on peut avoir quelques moments de détente. Ce que je vais dire ne s’applique à divers degrés, mais la prépa fait perdre confiance en soi (à moins d’être un ovni/génie) lorsque l’on a une mauvaise note ou autre. Le problème c’est que cela peut s’étendre à des domaines hors-prépa si l’on est un peu fragile.»
Marie souligne également que même si on nous parle de l’ENS comme du Saint Graal, peu de choses nous sont dites à propos de notre avenir. « On nous fait vaguement miroiter les grandes écoles qui nous sont accessibles par la Banque d’Epreuves Littéraires, mais qui sont en réalité réservées aux admissibles (qui sont majoritairement des khûbes) et aux très bons sous-admissibles, alors que trois-quarts de la prépa se retrouvera en fac ! »

Comment gères-tu le stress ?
Le stress à « court terme » (avant un oral par exemple) est pour Marie souvent positif, cela lui permet d’être encore plus convaincante.
Pour gérer le stress du « long-terme », elle essaie de bien travailler pour s’accorder quelques moments de tranquillité avec ses proches par la suite. Le soutien, un peu des personnes de la prépa pour réaliser qu’on vit tous la même chose, mais surtout des personnes hors-prépa (évitant les jalousies et permettant de sortir de la « bulle ») est indispensable.
Marie essaie de contenir le stress un maximum, mais évidemment, au bout d’un moment, cela explose. « Cette année, j’ai tellement essayé de retarder l’échéance que j’en ai été malade deux semaines avant le concours. » En prépa, il y a des hauts et des bas, des moments où on gère, d’autres où on fait des crises de larmes tous les soirs. « Je pense qu’il faut relativiser, se dire que notre vie ne dépend en rien de la prépa (ce qui en soit est vrai), mais parfois le mental ou le corps lâche et c’est difficile d’y remédier. »


Bilan ? Plutôt positif mais elle se réjouit que cela soit fini : « je me suis mis beaucoup de pression, alors même que je ne réussissais pas trop mal, et cette perte de confiance empoisonne un peu la vie. Mais j’ai vraiment l’impression d’avoir évolué dans ma façon de réfléchir, dans mes intérêts, et de sortir grandie de ces deux années très intenses ».

Quand tu te rends compte que ta classe à la fin de l’année c’est un peu le casting de Game of Thrones à la fin de la troisième saison


BREF, vous l'avez compris, la prépa c'est parfois difficile à vivre sur le moment, mais c'est bien avec le recul... et surtout, chaque expérience est différente !
Si vous avez des questions ou des remarques, n'hésitez pas !



Rédigé par Iris.

samedi 21 juin 2014

Nelson Goodman : "Quand y a-t-il de l'art ?"

Carrés avec cercles concentriques, Wassily Kandinsky.

Selon moi, la philosophie de l'art est importante lorsque l'on cherche à comprendre ce dernier. Allez, avouez... qui n'a jamais dit/entendu quelqu'un dire, en face d'une oeuvre contemporaine : "Pff, je pourrais faire exactement la même chose" ?
Il est vrai que l'art contemporain n'est pas facile d'accès. Mais il suffit peut-être de lire, de réfléchir à ce sujet pour changer la perception que l'on a de cela et enfin l'apprécier.


Le philosophe Nelson Goodman, dans Manières de faire des mondes, s'intéresse à la définition de l'art.
Il pose les bases immédiatement : se demander "quels objets sont œuvres d'art ?" est une fausse question, ce qui est important est de comprendre QUAND y a-t-il de l'art.

Par exemple, si (à l'image de Duchamp et sa roue de bicyclette) une pierre ramassée sur la route est mise dans un musée, devient-elle une oeuvre d'art ? Et qu'en est-il des choses qui ne sont ni objets ni montrées dans un musée (ce que l'on appelle happening, un "événement" artistique éphémère) ?
Selon Goodman, un objet peut être un symbole dans une période donnée : il en va de même pour l'objet comme oeuvre d'art. Il devient art si c'est un symbole.
Reprenons l'exemple de la pierre : sur la route, elle ne peut pas être art puisqu'elle n'a pas de fonction symbolique. Mais au musée, ses propriétés (forme, couleur...) sont exemplifiées. On regarde la pierre avec un oeil différent.
De même pour les happenings : ils sont œuvres car toute notre attention porte sur un événement comme symbole exemplifiant.
Un tableau de maître ne sera plus oeuvre d'art s'il sert à boucher un trou ou à abriter quelqu'un par exemple.

Cependant, fonctionner comme un symbole ne signifie pas forcément fonctionner comme une oeuvre d'art.
Si la pierre est exposée dans un musée géologique, elle sera un échantillon d'une période, d'une origine, et bien d'autres choses, mais elle ne sera pas oeuvre d'art.

Roue de bicyclette, Marcel Duchamp.

Prenons maintenant pour exemple l'oeuvre ci-contre : certains s'insurgeront de la "facilité" de réaliser une telle chose (d'ailleurs appelée ready-made), qui n'est absolument pas artistique.
Hé bien premièrement, l'art n'a pas pour vocation d'être "difficile". Les théories kantiennes du génie de l'artiste me semblent un peu dépassées. L'art doit pouvoir dégager une émotion (fut-elle le scepticisme), et rassembler les hommes.
En appliquant les idées de Goodman à l'oeuvre de Duchamp, on peut constater que la roue est ici mise en valeur, justement parce qu'elle est détachée de l'ensemble auquel elle appartient habituellement (la bicyclette). Elle est donc un symbole exemplifié, mise en valeur pour elle-même, pour la technique qu'elle suppose.

Je suis d'accord, on n'est pas obligé de s'émerveiller devant cette roue, mais on peut au moins comprendre pourquoi.




Si vous avez envie d'en savoir plus à ce sujet, je vous conseille le moins philosophique mais excellent Qu'est-ce que l'art moderne ? de Denys Riout. Pas besoin d'être initié à l'histoire de l'art pour comprendre et dévorer ce livre, et vous ressortirez avec une idée bien plus claire qu'avant de l'art moderne.




Rédigé par Iris.

lundi 16 juin 2014

L’héritage de la poésie romantique chez la Beat Generation


Bob Donlon, Neal Cassady, Allen Ginsberg, Robert La Vigne and Lawrence Ferlinghetti devant la librairie City Lights, 1956


                Le Beat Generation est un mouvement littéraire apparu dans les années 1950 aux Etats-Unis. C’est le début de la « contre-culture », les précurseurs des hippies en quelque sorte, à ceci près que tous ses membres sont des intellectuels. Les œuvres les plus marquantes de ce mouvement sont Sur la route de Jack Kerouac, Howl & other poems d’Allen Ginsberg  et Le festin nu de William S. Burroughs.
Certains ouvrages furent considérés comme obscènes et même portés devant le tribunal. Néanmoins, dans cette écriture qui paraissait si novatrice à l’époque (puisqu’elle refusait la majorité des règles traditionnelles et donnait la priorité au rythme, s’inspirant du free jazz), s’inscrit un héritage considérable.
Les beatniks pourrait être qualifiés de « néo-romantiques ». Pas de frontières pourtant : ils s’inspirent autant des romantiques Anglais du 18e siècle comme Blake, Shelley ou Wordsworth que des Français du 19e siècle, avec Arthur Rimbaud comme figure de proue.
Le poète Corso se débrouilla même pour être enterré près de Shelley et Keats.

                Selon Edward Halsey Foster, les hommes des années 1950 devaient garder la tête froide, être efficaces et « organiser leur vie en fonction des besoins de leur employeur ».  Ce que la Frontière avait mis en valeur (l’intensité, la curiosité, l’indépendance) n’avait plus sa place dans cette Amérique de la Guerre Froide. La Beat Generation s’opposa à ce mode de vie. Tout comme les poètes romantiques, ils privilégièrent la spontanéité, le goût de l’aventure, la sincérité, la compassion pour les outsiders, l’usage de la drogue, qui permettait d’avoir une vision différente du monde. Et surtout, ils conservèrent l’espoir de voir le monde s’améliorer.

                Les beatniks sont fascinés par le monde qui les entoure, ce qui se manifeste non seulement dans leurs écrits mais dans leur désir de voyager, d’être au plus près de la nature pour mieux communier avec elle (la Beat Generation est d’ailleurs assez proche du bouddhisme). On ne compte plus les ouvrages sur le voyage : Sur la route en est le manifeste par excellence, mais on trouve aussi Mexico City Blues, Le Vagabond américain en voie de disparition, de nombreux poèmes de Ginsberg notamment sur la France, et Le Festin nu fut écrit à Tanger (bien que l’appartenance de cet ouvrage à la Beat Generation soit discutée).
Si les poètes romantiques sont aussi connus pour leur consommation de haschich, on augmente d’un cran dans les années 50 : les beatniks cherchaient à travers le LSD et d’autres drogues à connaître de nouvelles expériences, à découvrir le monde sous un œil différent. On trouve d’ailleurs la même chose dans Les Portes de la perception d’Aldous Huxley (s’essayant à la mescaline), dont le titre est tiré d’un poème de… William Blake.

                                                                                   Parlons-en, de Blake. Peut-être le maître du 
                                                                   romantisme anglo-saxon. Ginsberg est celui qui s’en inspire le 
La librairie City Lights
plus. Il suffit de voir son poème Sunflower Sutra, influencé par Ah ! Sun-flower de Blake. Si le premier est bien plus long, on y retrouve le thème des voyageurs (personnifié dans le second par Ginsberg & Kerouac). Les vers
                “it was my first sunflower,
                memories of Blake--my visions--“
sont équivoques. On croirait presque voir Proust et sa madeleine. Les « visions » auxquelles Ginsberg fait référence datent de sa jeunesse, où sous l’emprise de la drogue, il aurait entendu la voix de Blake : ce fut une illumination pour lui.
              Mais la différence de contexte des deux poèmes  (18e siècle vs. années 1950) est mise en relief à travers l’évocation de la locomotive américaine. Ginsberg parvient ici à réactualiser l’imagerie blakienne. Cela pourrait confirmer les théories de Luke Walker et Franca Bellarsi, selon lesquelles Ginsberg donne une vision personnelle de la mythologie créée par Blake (notamment sur la chute d’Albion, le nom pseudo-hellénique de la Grande-Bretagne) et le rend pertinent outre-Atlantique.
                                                                   Ginsberg enseigne justement les œuvres de Blake et a mis en 
                                                                   chanson ses Songs of innocence & experience, dont vous 
                                                                   pouvez ici écouter le poème le plus connu, The Tyger.

                Chez les deux artistes, le rythme et la parole (même s’il s’agit simplement d’une voix intérieure) sont des éléments primordiaux, même si chacun use de la métrique très différemment : si Blake obéit aux règles poétiques de manière plutôt classique, Ginsberg se concentre sur le rythme qui lui apparaît de manière spontanée (s’inspirant du jazz) et sur son souffle.
                Le poète beat met en évidence le « système de Blake », opposant l’imagination à la raison (qui peut devenir dictature). Selon lui, nous sommes à la fois l’agneau (poème The Lamb) et le tigre (The Tyger) évoqués par Blake. La bombe atomique représenterait par exemple la colère du tigre (aussi symbole de la rage politique). La filiation poésie romantique-poésie beat semble alors être aussi pertinente quant au contexte : on en revient à l’idée traditionnelle que l’art est universel et qu’il traverse les âges.

                Dans ses notes sur Howl, Allen Ginsberg qualifie sa poésie de « ravissements angéliques », expression assez contradictoire mais qui reflète l’essence de l’écriture beat, comme l’explique William Seaton. L’adjectif « angélique » fait référence au rôle prophétique du poète, idée dominante d’Homère à Walt Whitman en passant par les Romantiques. Les « ravissements », quant à eux, peuvent rappeler le mode de vie des beatniks par rapport à ce qui était attendu du « bon américain » à l’époque. Les Romantiques considéraient que l’artiste était incompris et donc plus ou moins exclu par la société (rappelons nous les « poètes maudits » ou encore Victor Hugo s’auto-désignant « solitaire apprenti de nature et de vérité » dans la préface de Cromwell). Les beats forment la contre-culture : si l’on ne peut pas aller jusqu’à les qualifier d’exclus, ils vont à contresens des attentes de l’époque.

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Le néo-romantisme est-il toujours d’actualité ?

Le mot « hipster » a fait son entrée dans le dictionnaire 
cette année, avec pour définition : 
« jeune urbain qui affiche un style vestimentaire et des goûts empreints de second degré, à contre-courant de la culture de masse ».
Ce terme, inventé dans les années 1940 est étroitement lié aux beatniks (on le retrouve même dès les premiers vers de Howl). Et effectivement, les « hipsters » d’aujourd’hui ressemblent dangereusement à des Ginsberg tout proprets sur eux (ce qui détonne un peu avec leur barbe !).
Seulement, ce mot a des nos jours une connotation péjorative. Pas parce que ces jeunes sont différents, mais parce que dans le contexte actuel ce style peut paraître ridicule. D’autant plus que la Beat Generation est aussi 
et surtout un mouvement littéraire révolutionnaire, pas juste une mode.
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                L’écriture beat semble finalement être un bouillon de culture littéraire. Kerouac et les autres ne sont pas seulement influencés par le romantisme mais aussi par le surréalisme (l’un des poèmes de Ginsberg s’intitule « At Apollinaire’s Grave »), le transcendantalisme (notamment Walt Whitman) et l’absurde (Jean Genet).
La Beat Generation se situe entre le romantisme, une bouffée d’idéalisme et de prophétie, un monde désarticulée et la folie. La folie heureuse.

                Qui mieux que Ginsberg pour clôturer cet article ? Cet homme spirituel voyait les choses ainsi :
« Celui qui nie la musique des sphères nie la poésie et crache sur Blake, Shelley, le Christ et Buddha ».




Sources :
The Cultural and Literary Legacy of the Beat Generation par Eric V. Patterson
The Legacy of the Beats par William Seaton
L’illumination de Blake : entretien avec Allen Ginsberg in Le Magazine Littéraire.

Crédit photos :
Book Riot
Beat Memories, the photographs of Allen Ginsberg


Rédigé par Iris.

vendredi 13 juin 2014

Quand la science devient un art : « dernières nouvelles de l’Ether » à la Panacée

Dernières nouvelles de l'Éther 

« Centre d'art ». La première chose que l’on s’imagine, ce sont des peintures dans des cadres dorés ou des sculptures qui trônent au milieu des salles.
Pourtant, en ce moment à la Panacée, à mi-chemin entre l’art moderne et la science, rien de tout cela : « Dernières nouvelles de l’Ether » est une exposition originale qui propose une réflexion sur le monde d’aujourd’hui.
Le site rappelle que l’Ether est une substance « primordiale et invisible » qui a joué un rôle majeur dans les avancées scientifique du 19e et du 20e siècle. L’Ether devait « permettre la propagation d’un ensemble d’ondes lumineuses, sonores et électromagnétiques ». On distingue alors une dimension mystérieuse, mystique même.
Des artistes, dont certains grands noms (Marcel Duchamp et John Cage notamment), se sont emparés de cette substance pour créer des œuvres qui jouent sur nos sens, notamment sur l’ouïe : au tournant que vivait l’art début 20e siècle, comment ignorer l’Ether et les théories électromagnétiques qui s’en suivirent ? De même, lors de l’invention de la cybernétique, ces idées restaient importantes. C’est  peut-être pour cette raison qu’aujourd’hui, dans notre ère du « tout numérique », cela nous semble d’actualité. Les ondes sont partout, qu’elles proviennent de la radio, des antennes ou encore de nos Smartphones. Nous vivons de plus en plus dans l’invisible, y compris en ce qui concerne le lien social. L’invisible semble alors s’emparer du visible.

Comment l’art peut-il s’approprier de cette réalité, et mettre en relief le mystère, la fascination ou la paranoïa liée aux ondes ?

De salle en salle, on découvre dans cette exposition des œuvres aux âges différents, et pourtant ce point commun de la science mystérieuse, de la présence invisible, des lumières qui clignotent, des bruits qui grésillent demeure….


L'Ellipse
L'Ellipse, Dominique Blais.

 L’œuvre qui m’a le plus marqué est peut-être L’Ellipse, de Dominique Blais. Seize micros, sur leur  pied, sont disposés en cercle, tournés vers le spectateur comme pour inviter ce dernier à s’exprimer. Un bruit étrange, une sorte de crépitement se transmet de micro en micro. Mais cela n’est pas dû à des ondes qui seraient causées par la proximité des micros, non, il s’agit de bruits enregistrés dans le cercle polaire qui sont à l’origine des aurores boréales ! Ainsi, à travers l’invisible, ou du moins un médium auquel on ne s’attend pas, l’artiste ouvre une porte sur un monde trop peu connu, et l’imagination fait le reste.



Cet exemple est selon moi représentatif de toute l’exposition : le spectateur est mis face à des objets qu’il identifie comme scientifiques, ou du moins non-artistiques (à première vue). Il s’imagine alors qu’est ce que cela représente, qu’est ce qu’il voit vraiment, qu’est ce qu’il entend. Et souvent, lorsqu’il lit la petite explication de l’œuvre, cela s’avère assez différent (qui aurait deviné, pour L’Ellipse par exemple, qu’il s’agissait de bruits du cercle polaire ?). Le spectateur prend conscience des préjugés scientifiques qui influencent son regard, alors que le mystique Ether peut amener à voir bien plus grand.


Exposition jusqu’au 22 juin 2014 à La Panacée, centre de culture contemporaine à Montpellier (14, rue de l’école de pharmacie).
Vous pouvez même aller déguster des tapas et boire un verre après l’exposition, le temps de réfléchir à la condition humaine moderne face à la toute puissance du numérique, ou juste pour discuter entre copains.



Crédits photo : La Panacée

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Rédigé par Iris.

mardi 10 juin 2014

Comment devenir bon en Anglais ?


 


Allumez une bougie, arrachez l’un de vos cheveux que vous tiendrez trois mètres au-dessus de la flamme en scandant : « Dear Shakespeare, help me. Dear Shakespeare, help me ».


SI JAMAIS cela ne marche pas, on vous conseille d’autres méthodes.

- Regardez des séries, des films, en VO, tout le temps (vous avez droit aux sous-titres hein). Vous vivez seul ? C’est parfait, 15 minutes de série le matin pendant le petit déjeuner, et 30 min le soir pendant le repas.
Pourquoi ? C’est comme cela qu’on parvient à capter, souvent inconsciemment, certains mots et certaines formulations idiomatiques. Mais surtout, rien de mieux que d’écouter pour se forger en bon accent (c’est personnellement de là que je tiens mon accent américain).


- Lisez en Anglais. On commence pas avec du Shakespeare hein, mais certaines nouvelles comme « Dr Jekyll & Mr Hide » de Stevenson, « Dubliners » de Joyce ou même des plus récentes comme celle d’Alice Munro (la dernière gagnante du prix Nobel de littérature) sont plutôt faciles à lire. Le secret pour retenir, c’est de chercher les mots dans le dictionnaire. OUI, c’est long, mais c’est un mal pour un bien, et tout le monde connaît Word Reference, non ? Cette technique vous permettra d’acquérir du vocabulaire qui va se fixer au fur et à mesure dans votre cerveau.

Et si vraaaaaiment il n’est pas envisageable pour vous de lire une nouvelle en Anglais, hé bien il existe des livres (comme les Oxford Bookworms) dédiés à l’apprentissage de la langue, où certains récits sont réécrits de manière simplifiée pour permettre au lecteur de s’adapter progressivement à la langue. Il y a même plusieurs « niveaux », ce qui je pense peut permettre une réelle progression.

- Parlez en Anglais. Si vous le pouvez voyagez et logez de préférence chez l’habitant. Forcez vous à parler même si vous n’en avez pas envie ou que vous ne vous sentez pas assez bon (c’est aussi valable pour les cours d’Anglais) ! C’est à force de pratiquer que tout se met en place.
Sinon il existe des bars culturels où sont organisées des soirées de discussion en Anglais ! Et si vous êtes à la fac, il y a certainement une association pour cela !



Conclusion : non il n’y a pas de remède miracle, il faut simplement s’investir, et persévérer. Avec le temps de nets progrès se feront ressentir. La photo en haut de la page a tout dit.




Rédigé par Iris.

dimanche 1 juin 2014

La Louisiane




                Peut-être connaissez vous le mot « cajun » d’après le hamburger du moment d’un célèbre fast-food, comme un ami à qui je racontais mon voyage. Mais soyons sérieux ! Quelque chose de bien plus important se cache derrière ce mot.

                En effet, les Cajuns, à l’origine « Acadiens », étaient des immigrés français et catholiques, vivant il y a bien longtemps en Acadie, une région du Canada qui fut cédée aux Anglais au début du 18e siècle. Seulement, on sait les rivalités de l’époque entre France et Angleterre. Même si les Acadiens s’étaient depuis longtemps éloignés de leur patrie originelle, le simple fait qu’ils parlent Français et qu’ils soient de confession catholique (par opposition à la majorité WASP, « White Anglo Saxon Protestant », des Etats-Unis) conduisit les Anglais à les déporter pour les disséminer un peu partout en Amérique. Les Acadiens, devenus Cajuns par déformation, furent très marqués par cette perte de leur terre qu’ils considéraient comme un paradis, mais beaucoup virent en la Louisiane une sorte de « nouvelle Acadie », où ils pourraient tant bien que mal retrouver leur culture si particulière.

                Ce point historique pour introduire une région étonnante, autant par son histoire que ses paysages, sa cuisine, son architecture, sa musique et son dynamisme.

MANGER :

La culture créole & cajun a introduit une gastronomie
très particulière.
- la Gumbo : une sorte de soupe avec tout et n’importe quoi dedans. Je la qualifierais de garbure louisianaise.
- le Jambalaya : une paëlla louisianaise.
- les Po-Boys : des sandwiches assez bourratifs, dont le nom vient de « Poor Boy » : les pauvres se nourrissaient de cela.
- les aliments frits : il faut croire qu’ils adorent cela… poulet, alligator, tomate, poisson, vous en
aurez pour tous les goûts !
- Le Café au lait - beignets : le très touristique "Café du Monde", au Sud du quartier français de la Nouvelle-Orléans, semble en être l'ambassadeur. Ces
beignets, comme vous pouvez le voir, n'ont pas grand
chose de commun avec les nôtres ! Il s'agit d'une pâte
à beignet (assez grasse), accompagnée d'une montagne
de sucre glace (j'insiste quand je dis "montagne"). Pour
les inconditionnels de la tasse à café, vous serez ravi de
retrouver cette touche française dans un monde où l'on
prend toujours des cafés à emporter dans ces gros
gobelets en carton (même quand on le boit sur place).


LES INCONTOURNABLES :


- Le Quartier Français de la Nouvelle-Orléans : l’architecture est très originale, on ressent bien l’influence franco-espagnole. Cependant, j’ai trouvé que l’endroit était moins idyllique qu’il n’y paraissait et (peut-être un autre héritage français) la célèbre Bourbon Street n’est pas du tout intéressante de jour, à moins que vous ayez des tendances alcooliques.

Street Car de Canal Street
- Le Street Car de la Nouvelle-Orléans : si vous aimez le vintage, vous allez être servis ! Il s’agit tout simplement du transport en commun de la ville (si on omet les bus, parce que c’est moins glamour), qui fonctionne toujours à l’ancienne (lenteur comprise, mais cela permet de mieux admirer les immenses maisons de Garden District). On croirait presque que Vivian Leigh (dans Un Tramway Nommé Désir) va apparaître.
Point shopping : Magazine Street recèle de petites boutiques originales et abordables ! Et si faire les magasins vous lasse, vous pourrez toujours vous poser à la terrasse d'un café ou marcher le long de la rue pour admirer les maisons.

- Le Swamp Tour : les bayous (à l’origine « boyau », pour son apparence), c’est vraiment l’incontournable (des incontournables) en Louisiane ! Ces paysages marécageux, à ne pas confondre avec les Everglades de Floride, semblent cacher mille secrets. Les arbres sont chargés de mousse espagnole et leurs racines sont immergées dans l’eau boueuse, qui cache également des alligators ! Je vous conseille de faire le tour d’un bayou dans un petit bateau à moteur, cela donne une vue unique de cette faune & flore si inhabituelle et on est plongés, littéralement, au cœur des bayous !
- Les plantations : il faut garder en mémoire que la Louisiane est un ancien Etat esclavagiste, comme bon nombre dans le Sud. La route de la Nouvelle-Orléans à Baton Rouge longeant le Mississippi est même surnommée la route des plantations. Ces plantations, pas toujours aussi imposantes qu’on pourrait l’imaginer, sont riches d’histoire, et certaines proposent même un tour en Français ! Mention spéciale pour la Laura Plantation & la Magnolia Plantation (à Baton Rouge), et au niveau de l’architecture, je vous conseille Oak Alley.
- Saint Francisville : une petite bourgade dans laquelle on se sent bien, très bien ! Je n’ai pas eu l’occasion d’y rester très longtemps mais les restaurants et cafés sont absolument adorables et la nourriture est délicieuse. Il y a quelques rues où s’enchaînent les maisons historiques.
De manière générale, il est intéressant d’aller dans quelques villages de la Louisiane, il y a toujours de petites perles à découvrir (les maisons sont toujours incroyables) et les gens sont très chaleureux.

St Martin Lake, au coeur des bayous


Rédigé par Iris.